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Boche est-il une injure ?
Contribution de Jean-Louis Charvet, magistrat
La question paraît saugrenue, lorsque nos aïeux employaient ce terme, ils ne le considéraient à l'évidence pas comme une flatterie.
J'ai trouvé sur le site de la chaîne de télévision Arte, sous la rubrique de l'intéressante émission "karambolage", l'étymologie du terme : l'apparition de boche remonte à la seconde moitié du 19e siècle, vers 1860, et "boche" viendrait d'"alboche".
Alboche est un terme un peu plus ancien formé du préfixe "AL", abréviation de "allemand" et du suffixe "boche". Et boche, avant de désigner l'ennemi allemand, était utilisé dans l'argot du 19e siècle dans l'expression "tête de boche" pour désigner une personne à la tête dure, "une tête de bois" puisque "boche", à l'origine, c'est une boule, une boule en bois comme celle que l'on lance dans un jeu de quilles, par exemple.
Alors, pourquoi poser la question qui sert de titre au présent article ?
C'est que les magistrats ont l'habitude, mais c'est leur métier, de discuter de tout, ou plutôt de tout ce qu'on leur demande de juger. La Cour d'appel de Caen a eu l'occasion de se pencher sur cette question de sémantique pendant la Grande Guerre. Dans trois articles du Progrès de Dives, MM. Anini avaient mené une campagne contre Jules Ruthemburg, ancien négociant à Paris, Allemand naturalisé Français ; ils l'accusaient notamment d'avoir fait fortune en pratiquant l'usure, et le traitaient de "boche naturalisé", susceptible de répandre à Dives la belle kultur et d'y instituer le régime des coups de botte et de canne. Par arrêt du 8 mars 1916, la Cour condamna MM. Anini chacun à 16 francs d'amende avec sursis pour avoir diffamé M.Ruthemburg, en le traitant d'ancien usurier ; mais elle confirma le jugement de première instance en ce qu'il les avait relaxés pour l'emploi du mot boche. Les attendus de l'arrêt sont intéressants par l'éclairage qu'ils donnent sur la mentalité de l'époque :
"[...] Attendu, en ce qui concerne les imputations relatives à la nationalité de Jules Ruthemburg, que, si certainement, à l'heure actuelle, le terme de "Boche", de quelque façon qu'il s'écrive, est, au même titre que celui d'Allemand ou de Prussien, une injure sanglante pour les Français et leurs alliés, c'est parce qu'il tend à leur attribuer une nationalité exécrée, au mépris de leurs plus légitimes sentiments de patriotisme ; mais que l'expression employée par les prévenus à laquelle s'accolent les mots "naturalisé" ainsi que les termes de "kultur" et de "régime à coups de botte et de canne", qui ne sont dans l'espèce que l'accessoire du mot "Boche", n'a été appliqué à Ruthemburg que pour mettre en doute la régularité ou la sincérité de son acquisition du titre de citoyen français, et ce, non dans un but d'outrage personnel, mais de sécurité publique ; qu'à une heure où sous la protection de notre nationalité, acquise dans la seule intention de servir la patrie allemande, nombre d'espions trahissent à son profit celle qui leur a généreusement ouvert ses portes, on ne saurait voir une intention de nuire à l'individu, mais le souci de la défense nationale, dans le fait par un journaliste d'appeler l'attention sur la présence d'un ancien Allemand à proximité d'une usine de munitions ; que, si la campagne ainsi entreprise a pu causer à Ruthemburg d'appréciables ennuis, il n'a qu'à s'en prendre à la duplicité de sa nation d'origine, qui, seule au monde, a permis à ses nationaux d'acquérir une naturalisation étrangère, tout en demeurant Allemands, uniquement dans le but de combattre la seconde patrie au profit "de la plus grande Allemagne" ; qu'il y a donc lieu de confirmer de ce chef le jugement de première instance..."
Sans me permettre de critiquer les magistrats de Caen, je trouve qu'ils auraient pu relaxer MM. Anini en constatant simplement qu'ils n'avaient imputé au plaignant aucun fait précis constitutif du délit de diffamation. Ils reconnaissaient toutefois que "Boche" est bien une injure.
C'est ce qu'avait également jugé la Cour d'appel de Paris, par arrêt du 27 décembre 1915, à propos de la phrase "Vous êtes un Boche" adressée par M. Parizet, conseiller municipal du Perreux, à M. Kleine, né en 1879 en Alsace (alors sous domination allemande), considérant qu'il ne peut être douteux qu'à l'heure actuelle, le mot Boche, quelle que soit la personne à qui il est adressé, soit une injure.
Source : Journal des parquets, Rousseau et Compagnie, éditeurs, Paris, 1917.
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